Dominique Jamet avait imaginé, pour Marianne, une série d'entretiens posthumes avec les plus grands auteurs français, de Rabelais à Sartre. Pour ceux qui n'avaient pas eu la chance de les lire en 2006, nous les republions dans leur intégralité. Aujourd'hui, Rabelais.
François Rabelais, vous êtes de retour en France après une longue absence. Pourriez-vous nous donner vos premières impressions?
J'avais quitté un pays en proie aux disettes, sujet aux épidémies, au bord de la guerre civile. On n'y était assuré de rien, ni de manger à sa faim, ni de rester en bonne santé, ni seulement de survivre. D'être difficile et précaire, la vie en était sans doute plus savoureuse. On en savait le prix, on la goûtait comme un cadeau du ciel, on y mordait à belles dents. Vous avez la chance de vivre dans la paix, vous croulez sous l'abondance, vous arrivez à 100 ans plus aisément et en meilleur état que nous n'étions à 30, et je ne vois partout que visages rechignés, renfrognés, chagrins et matagrins, je n'entends que propos amers comme chicotin, je ne rencontre que faces de carême et bonnets de nuit.
Bonjour, tristesse! Quand vous cessez un instant de vous lamenter sur votre propre sort, vous vous repentez des péchés de vos pères et vous battez votre coulpe sur la poitrine des morts. Rigolez-vous, que diable, folâtrez et dansez au son de la belle bousine, vous ne vous en porterez que mieux!
On sait de reste que vous êtes hédoniste...
Il m'est arrivé de dire que j'avais écrit Gargantua et Pantagruel comme par jeu, dans la chaleur des banquets, sous l'invocation et avec l'aide du bon Bacchus, et que ma salle à manger était mon cabinet de travail le plus habituel. C'était pure plaisanterie. Quiconque m'a lu sait comme mes livres sentent la sueur, l'effort et l'érudition et comme il y faut chercher un sens à ce qui n'a que l'apparence de la farce. Pour moi, ma vie a toujours été réglée, je n'ai jamais été ce que l'on appelle, je crois, un rabelaisien, et moins encore un gastrolâtre. Mais quoi, de même qu'il y a trois nourritures indispensables à l'esprit, qui sont le latin, le grec et l'hébreu sans lesquels il n'est belles-lettres ni humanités, il y a trois activités nécessaires au corps qui sont boire, fumer et baiser sans lesquels il n'est joie ni agrément de vivre. Je ne dis pas qu'il faut boire pour boire, mais parce que c'est le seul remède à la soif, et que rien n'est plus à redouter que la sécheresse des gosiers si ce n'est celle des coeurs. Or, je ne sais quelle rage vous a pris de stigmatiser, de condamner et de traquer tout ce qui met de la douceur dans l'existence. Ne pouvant faire que l'on ne meure pas, peut-être veut-on qu'à l'instant de notre mort nous n'ayons plus aucune raison de regretter la vie. Notre carrière ne sera bientôt plus qu'une longue pénitence sans que l'on puisse même invoquer les prétextes que donnait la religion. Le memento mori («rappelle-toi que tu dois mourir») qui rythmait notre séjour sur terre et rappelait aux croyants que l'autre vie est la seule vraie s'inscrit sur les paquets de cigarettes des athées. On nous enlèvera bientôt le vin de la bouche puisque l'alcool tue, bientôt on nous demandera de faire notre testament avant de prendre le volant puisque l'automobile tue, dès lors qu'elle bouge. La voiture idéale sera donc la voiture immobile. Quant aux femmes, jamais elles n'ont été plus économes de leur amour que depuis qu'elles sont libres de leur corps et de leurs choix. Etonnez-vous après cela d'être si lugubres. Jamais, dans une société occidentale, il n'y a eu une telle haine, une telle condamnation, une telle répression de tous les plaisirs. A tant que faire, j'aimais mieux notre monde de morfalous que votre monde de morfondus.
Au fait, vous qui avez été franciscain, bénédictin, puis curé, que pensez-vous de toutes ces vilaines affaires où sont compromis des hommes d'Eglise?
La bite, comme dit le proverbe, ne fait pas le moine. Entendez qu'il y a une contradiction insupportable entre les exigences de la nature et les contraintes de la prêtrise. C'est un problème que pour ma part j'ai rencontré et résolu, j'en atteste, entre autres, par mon fils Théodule.
J'imagine que vous suivez l'actualité politique avec d'autant plus d'intérêt qu'une des candidates - et pas la moindre - à l'élection présidentielle gouverne déjà votre cher Poitou?
Oui, le Poitou semble devenu ces dernières années une pépinière de chefs de gouvernement et, pourquoi pas, de chefs d'Etat. Je m'en réjouis. Pour le reste, la compétition en cours me paraît une de ces guerres picrocholines où 20 rivaux sont prêts à s'entr'égorger pour ce que peut-être aucun d'entre eux n'aura. Telle qui se voit déjà reine des coeurs peut bien rester princesse des Deux-Chèvres. Tel qui se voit déjà à l'Elysée peut se retrouver simple seigneur de Nagy Bocsa.
François Rabelais, quel livre emporteriez-vous sur une île déserte?
Eh bien, d'abord Homère, Platon, Aristote, Aristophane, Hippocrate, Galien, Erasme, Swift, Voltaire, Zola, Heidegger, Lacan, Céline, Miller, Burroughs, Jarry, Joyce, Umberto Eco...
Nous nous sommes mal compris. Vous n'auriez droit qu'à un seul livre.
Un seul livre, une île déserte? Très peu pour moi!
Que sifflez-vous le matin sous la douche?
Cela dépend. Bourgueil, chinon, saumur-champigny...
Si vous deviez résumer votre philosophie d'un seul mot?
Je l'ai déjà dit. «Trinc».
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