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Molière : «Je donnerais tout l'oeuvre de Godard pour une comédie de Veber»
29 July, 2008 10:41:00
Marianne2.fr
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Dominique Jamet avait imaginé, pour Marianne, une série d'entretiens posthumes avec les plus grands auteurs français, de Rabelais à Sartre. Pour ceux qui n'avaient pas eu la chance de les lire en 2006, nous les republions dans leur intégralité. Aujourd'hui, Molière.
«Voulez-vous venir chez moi? m'avait aimablement proposé Molière, nous y serons à l'aise pour parler... Vous connaissez ma maison, près de la fontaine, je pense?» La Maison de Molière, qui ne la connaît? Au jour et à l'heure fixés, je me présentai donc à la porte du Théâtre-Français, mais c'est en vain que l'affable préposé à la loge éplucha devant moi la liste des postes téléphoniques: «Voyez vous-même, me dit-il, nous avons bien Mlle Marion et M. Shahrokh Moshkin (ce sont des pensionnaires actuels de la Comédie-Française), mais Molière, vraiment, ça ne me dit rien.» «Et si vous essayiez à Poquelin?» lui suggérai-je. «Voyons... Podalydès... Pralon... je n'ai pas non plus ce nom-là... Vous êtes sûr qu'il est chez nous?» «Mais enfin, c'est votre patron, que je sache!» «Ah non, monsieur, on vous a mal informé, le patron, ici, c'est M. Bozonnet, l'administrateur. Désirez-vous que je vous mette en rapport avec son secrétariat?»
Droits à la retraite
J'y serais encore. Heureusement, Molière m'avait laissé son numéro de portable, au cas où. Il rit de ma mésaventure, avec, me sembla-t-il, un rien d'amertume.
«Oui, me dit-il, une fois que je fus assis en face de lui, au 40, rue de Richelieu, à la hauteur de la fontaine Molière, dans son confortable salon tapissé d'affichés et de portraits, on fait souvent la confusion entre ma demeure et ma maison. Mais je n'ai plus rien à voir avec le théâtre que j'ai fondé, depuis qu'on m'a invité à faire valoir mes droits à la retraite.»
«Comment? On ne vous consulte pas quand on reprend une de vos pièces?
- Ma foi non. Aussi ai-je eu il y a peu la surprise de voir le rôle d'Orgon confié par M. Bozonnet à un comédien du plus beau noir puis, sur une autre scène, Arnolphe joué par une femme. Comme je m'étonnais de ces choix, M. Bozonnet me repartit qu'il importait désormais, par-dessus tout, de rendre les minorités visibles, que je m'exposerais au soupçon de racisme si je prétendais réserver les emplois du répertoire à des Français de souche et à l'accusation de machisme si je prétendais interdire de faire jouer les personnages d'hommes par des femmes. «Du reste, ajouta-t-il, je compte bientôt faire représenter Dom Juan, qui est, de toutes vos oeuvres, l'une de celles qui prêtent le moins le flanc à la malignité, mais en respectant bien entendu les critères de la loi sur la parité. Mlle Rachida Brakni fera merveille en Sganarelle. J'espère que vous n'y trouverez rien à redire.» A quoi je lui assurai que tout ce qu'il faisait me semblait bienfait. Ce M. Bozonnet, de fait, m'a paru un assez bon homme. «Vous êtes ici chez vous», m'a-t-il dit lorsqu'il m'a reçu dans son bureau. De quoi je lui ai rendu mille grâces, mais je lui ai observé que c'est lui qui était assis dans mon fauteuil.
«Ah, mon pauvre Molière, vous ne semblez pas vous douter des débats que j'ai eus avec ma conscience avant de monter votre Tartuffe. Peu s'en est fallu, je vous l'avoue, que je vous déprogrammasse», me dit-il alors d'un air chagrin. «L'Eglise aurait-elle donc sur vous tant de puissance? Exercerait-elle encore son pouvoir de censure?» me suis-je étonné. M. Bozonnet haussa les épaules d'un air de pitié. «Nous nous soucions bien de l'Eglise, nous autres. Non, c'est vous-même qui êtes en cause. N'avez-vous pas dédié votre comédie au roi, n'y faites-vous pas jouer au roi le rôle d'une sorte de deus ex machina infiniment puissant et infiniment bon? Le roi n'est-il pas le parrain de votre fils.» «Il est constant, lui dis-je, que le monarque m'a toujours honoré de sa protection, que je lui en ai rendu hommage et que, sans lui, j'eusse succombé aux coups des dévots, des cagots et des hypocrites.» «Mais enfin, Molière, vous qui partagez nos valeurs-car vous partagez nos valeurs, n'est-ce pas?-, vous ne prétendrez pas que vous ignorez les atrocités auxquelles se sont livrées les hordes mercenaires dépêchées par votre protecteur au-délà du Rhin! Comment avez-vous pu faire allégeance au bourreau du Palatinat, un criminel de guerre, un criminel contre l'humanité? Je vous avoue que, si vous n'étiez pas mort, je vous aurais immédiatement censu... déprogrammé. Par bonheur, ma jurisprudence exempte les morts des sanctions qu'encourent les vivants, et vous êtes mort, n'est-ce pas?» «Pas tant que cela», lui dis-je. «Ah, Molière, poursuivit-il, vous ne me facilitez pas la tâche. Vous vous en prenez aux droits des femmes dans les Femmes savantes, les homosexuels se reconnaissent dans vos petits marquis, et vous cédez à la pire xénophobie dans le Bourgeois gentilhomme et Scapin. «Chien de Turc!» au moment ou s'engagent les négociations sur l'adhésion de la Turquie à l'Europe, je ne peux pas, vraiment, je ne peux pas!» «Monsieur l'administrateur, lui ai-je dit, je ne voudrais pas être à votre place, mais souffrez que je vous baise les mains. J'ai rendez-vous avec M. Peter Handke, que vous connaissez je crois. Serviteur...»
Effets de la censure
- Eh quoi, vous fréquentez ce détestable Peter Handke, cet impudent qui prétend ignorer qu'il y a des tombes sur lesquelles un honnête homme se doit de cracher?
- J'ai trop souffert de la censure pour approuver, quelle qu'elle soit, et quel que soit le motif allégué, une... déprogrammation. Le conformisme et la sottise ne me paraissent décidément pas des despotes moins redoutables que le roi. Le seul juge dont je reconnaisse la légitimité est le public. Le point est qu'aujourd'hui comme hier on dédaigne ceux qui font rire et qu'on ne prend au sérieux que ceux qui se prennent au tragique. Pour moi, je préférerai toujours les spectacles où tout le monde court et dont il faut dire du mal à ceux dont il faut dire du bien mais où personne ne va, et je donnerais, je l'avoue, tout l'oeuvre de Jean-Luc Godard, le peintre suisse, pour une comédie de Francis Veber.
- C'est vous qui l'avez dit. Mais vous donnez l'impression d'être un peu découragé ou démotivé. N'avez-vous donc rien en chantier?
- Dieu merci, ce ne sont pas les ridicules qui manquent. Je crois qu'un auteur qui s'en tiendrait à ceux du siècle pourrait faire rire des énarques, des footballeurs, des bobo, des victimes de la mode, des ministres incompétents, des patrons arrogants et cupides, des rappeurs, des jeunes des banlieues, des Parisiens, des provinciaux, des vedettes de la télévision, des féministes, de la Gay Pride, de la langue, des moeurs et des travers contemporains. Mais ne risquerait-il pas d'être... déprogrammé?
- Je vous ai pourtant trouvé à votre table de travail. Ne s'agirait-il pas de votre prochaine pièce?
- Oh, ce n'est qu'un impromptu que m'a commandé M. Donnedieu de Vabres à l'occasion du deuxième anniversaire de l'entrée de l'actuel Premier ministre à Matignon et de son élection à l'Elysée. J'hésite encore entre deux titres: «Les Fourberies de Villepin» et «Le Président imaginaire».
Retrouvez les autres entretiens posthumes de Dominique Jamet. Cliquez ici.
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