Journal des independants: Affaire Valentin : peut-on juger un fou ? Affaire Valentin : peut-on juger un fou ? ================================================================================ Marianne2.fr on 06 August, 2008 07:40:00 Malgré l'émoi suscité par le meurtre du petit Valentin, Roland Coutanceau, expert psychiatre, compte sur la jurisprudence Outreau et l’évolution de la procédure pour garantir un vrai débat sur l’irresponsabilité. Un diagnostic d'irresponsabilité pour Stéphane M. dans le meurtre du petit Valentin ? Cela serait «extraordinaire» selon Rachida Dati, qui voit déjà se dérouler toute la procédure sans heurt ni accroc pour offrir sur un plateau le « barbare » présumé à une opinion publique indignée. La ministre de la Justice balaye ainsi d'un revers de main la procédure d'expertise psychiatrique. A tort. Car selon Roland Coutanceau, expert médico-légal en psychiatrie, la procédure a évolué dans le bon sens : à contre-courant des passions médiatiques, vers plus de rigueur et de débats contradictoires entre spécialistes. MARIANNE2.FR : COMMENT éTABLIT-ON L\'IRRESPONSABILITé PéNALE POUR CAUSE DE DéMENCE ? ROLAND COUTANCEAU : Il y a trois étapes de recherche psychiatrique. La première consiste à se désintéresser du passage à l'acte pour savoir si la personne est malade. Si oui, on détermine dans un deuxième temps si le malade était en poussée aigüe, ou « phase productive », de sa pathologie. Répondre à ces deux premières questions, c'est notre métier. C'est la troisième phase de l'expertise qui est critique. Elle consiste à répondre à la question : la poussée aigüe de cette pathologie chez ce malade pouvait-elle mener à ce passage à l'acte ? La réponse de l'expert médico-légal orientera le magistrat instructeur vers l'irresponsabilité légale ou non. Et c'est précisément sur cette dernière phase qu'il peut y avoir débat. La plupart des délirants reconnaissent les faits et livrent sans difficulté le schéma de leur pathologie : ils expliquent par exemple leur acte par une instruction divine, une pulsion, un besoin quelconque. Mais dès que la personne examinée nie les faits, parce qu'elle continue d'avoir assez de contact avec la réalité pour réaliser les risques que comporte sa situation, par exemple, cela pose problème aux psychiatres. FACE à UNE PRESSION PUBLIQUE ET POLITIQUE COMME CELLE QUI S\'EXERCE SUR L\'ENQUêTE SUR LE MEURTRE DU PETIT VALENTIN, LES EXPERTS NE RISQUENT-ILS PAS D\'êTRE INFLUENCéS ? ROLAND COUTANCEAU : L'idée qu'un expert psychiatre se coucherait face à la pression de l'opinion publique est en soi une insulte à la profession. Face à l'émotion provoquée par un acte aussi violent que le meurtre du petit Valentin, la jurisprudence a mis en place des outils. A ce titre, depuis mars 2007, l'avocat de n'importe quel partie d'un procès peut demander une contre expertise à celle de la Cour, qui est souvent complétée par une surexpertise. Depuis Outreau, ces demandes sont systématiquement acceptées. Pour les cas difficiles, on peut donc avoir trois avis différents qui se confrontent, ce qui permet dans l'idéal un débat contradictoire rigoureux. DANS QUEL CADRE CES DéBATS CONTRADICTOIRES ENTRE EXPERTS PSYCHIATRES DEVRAIENT-ILS AVOIR LIEU ? ROLAND COUTANCEAU : Les audiences spéciales visant à confronter les expertises sont à mon avis utiles. L'idée divise la profession, notamment sur la présence ou l'absence du sujet, mais il s'agit surtout à mon avis de rendre publiques et transparentes les discussions de façon à les dépassionner, surtout sur des affaires aussi violentes que celle du petit Valentin. Dans l'affaire de Pau (le meurtre par un patient d\'hôpital psychiatrique de deux infirmières en décembre 2004, NdR), toutes les parties ont eu un espace contradictoire, ce qui a été socialement et pédagogiquement sain pour l'opinion publique. Cela vaudra mieux que la procédure habituelle par laquelle on décidait de l'irresponsabilité légale en catimini. Roland Coutanceau est expert en psychiatrie légale. Il est l'auteur de Amour et violence, le défi de l'intimité, paru en 2006 aux éditons Odile Jacob.