C'est dans les vieux Marianne qu'on trouve les meilleurs déconnautes. Ainsi de cette série parodique parue en 2001 consacrée aux «marronniers», ces sujets qui refleurissent régulièrement à la une des magazines. Aujourd'hui: le stress.
Depuis que le monde est monde civilisé - c'est-à-dire depuis que le Salon des arts ménagers existe-, la cuisine ne cesse de s'améliorer, les appareils de se perfectionner et de nous faire gagner un temps forcément précieux, en nous libérant de tâches dont la première caractéristique est d'être ennuyeuse, la seconde d'être salissante. C'est donc d'une grâce toute ménagère (chaussée de babouches parme, blouse fleurie assortie, mousseline dans les cheveux) que nous avons parcouru les allées du dernier Confortec, appellation du salon susdit, nous attardant particulièrement sur les projets futuristes de la high-tech culinaire.
La domotique c'est fantastique
Après avoir longuement soupesé le pour et le contre et sollicité moult conseils de docteurs ès tournebroches, j'ai opté pour l'incroyable Tablier de cuisine de la maison Philips. Tout équipé d'électrodes, ce cyberoutil a été conçu pour répondre aux ordres que je lui donnerai de vive voix, afin de télécommander les appareils branchés sur lui - que dis-je: sur nous. Ainsi, lorsque je veux enfourner ma tourte de céleri aux champignons et au foie gras (copiée de Cuisine et terroirs), je susurre à mon Tablier:«Et que s'abaisse la porte du four !» et la porte s'abaissera. De même lorsqu'il faut augmenter la température de la plaque de cuisson ou que je veux que s'ouvre la porte du frigo. Notre première et sévère brouille que nous avons eue, mon Tablier et moi, date du jour où, le dos tourné, je lui ai demandé de fermer la porte du frigo. Malencontreusement, le chat de la maison (notre cher Euripide) y était entré pour laper quelques gouttes de lait. Quand, le soir, les enfants ont retrouvé Euripide congelé, j'ai eu ma première dépression nerveuse ! Et les réfrigérateurs«modernes», parlons-en ! Après le malheureux épisode précédent, nous avons décidé de changer de frigo. La respectable maison Whirlpool proposait un réfrigérateur à écran tactile relié à Internet, par lequel on pouvait commander nos courses au supermarché du coin et les faire livrer. Mais surtout - grâce à une simple prise téléphonique - le réfrigérateur devenait QG de tous les appareils en notre absence: il suffisait de lui passer un coup de fil et le général Frigo ordonnait au four de griller le poulet afin qu'il soit prêt à 20 heures, tandis que la machine à laver se mettait en marche pile-poil au moment où commence le décompte EDF des«heures creuses», etc. Je pouvais même téléphoner à mon général pour qu'il ordonne à la machine à laver de faire un double essorage ou au four un autonettoyage. Nous nous entendions à merveille, jusqu'au jour où cet imbécile a ordonné à la machine à laver d'essorer le poulet et au four de rôtir au tournebroche à chaleur soufflante le pull en cachemire que je venais d'acheter (une folie, mais très seyant, soit dit en passant). C'est à partir de cette date que je me suis mise aux antidépresseurs...
La complainte du progrès
Puis j'ai eu un sursaut: marre des nouvelles cuisines, des appareils si perfectionnés que je n'y comprends rien. Rien de rien, je regrettais tous mes achats. Je me sentis mieux lorsque mes babouches de vair sont redevenues charentaises, que les fleurs de ma blouse se sont fanées: la citrouille en laquelle les fabricants d'électroménager avaient voulu me transformer redevenait Cendrillon. Je m'étais débarrassée de toute cette high-tech. Car, enfin, que faut-il pour être heureuse dans une cuisine: un canon à patates, une tourniquette à faire la vinaigrette, un bel aérateur pour bouffer les odeurs, comme le chantait Boris Vian ? Mais non: mon livre de cuisine signé Ginette Mathiot, l'espoir que ce que je cuisine sera mangeable, et le bulletin de météo marine à la radio:«Vent de sud-sud-est rafraîchissant de 5 à 6 millibars avec rafales...», mains dans la farine, dénoyautage de cerises, et c'est tout !
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